2008 – La Hève et la Dent : Falaises et fossiles normands

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Collections du Muséum du Havre

Dessins de Charles-Alexandre Lesueur

Peintures d’Emmelene Landon

Ecouter le chaos de la pluie. L’humidité reste dans l’air. Nous sommes en bas d’une falaise, au cap de la Hève. Depuis des milliards d’années, quelque chose y est. A présent, peu de gens passent, tous de sexe masculin. On occupe ce lieu dans un autre espace / temps, face à la masse belle, presque menaçante, de la façade qui s’éboule petit à petit, parfois en d’énormes morceaux. Les coupes tombent et l’intérieur est frais.

La falaise est une plaie. Au centre de l’Australie, les grandes buttes rocheuses rouges, dont Uluru, n’ont rien d’une falaise. Ce sont des masses de conglomérat isolées, sans débris autour, dressées au milieu d’un désert de sable rouge et de spinifex (sorte d’herbe pointue d’une couleur gris-vert), comme si le dur avait rencontré l’air pour devenir un immense caillou. Ici, la stratification de la Hève, cette tranche verticale, ses couleurs ferrugineuses, sa dénomination de « bout du monde » (tout comme l’ « Outback », l’arrière de l’arrière pays) me rappellent un certain faciès australien, mais heureusement que les géologues cherchent, trouvent, recherchent la mesure, afin de préciser l’échelle du temps qui nous dépasse et retracer l’origine de la terre. L’idée des origines est à l’intérieur de nous tous, penser à la terre nous aide à sortir du confinement de notre seule et unique vie. La terre reste un témoin fidèle si on sait la lire. Dans le Temps du Rêve des Aborigènes, chaque chant est associé à un lieu précis, des lieux qui ont existé bien avant que l’humanité soit libérée d’une masse de pierre. Paddy Roe, un conteur de Broome au nord-ouest de l’Australie, dit qu’il s’assied toujours par terre, car d’une chaise on peut tomber.1

La falaise dévoile le passé qui est notre présent enfoui dans ses couches. Les éboulements marquent le temps. Sur la gravure de Lesueur,  il y a cent soixante ans, sur ses aquarelles in situ, on voit une autre coupe. Lesueur lui-même, de retour au Havre après vingt-deux ans aux Etats-Unis, aperçoit le cap de la Hève de son navire. Il s’y rend dès son arrivée. Cent quatre-vingts ans plus tard, Jean Rolin, écrivain, voyageur, se balade en-dessous de la falaise, l’observe, se retrouve après une longue période de déambulations pour écrire sur des chiens jaunes, le menant de Turkmenbachy à Moscou, de Mexico et Tijuana à Santiago, de Saqqarah à Beyrouth, de Tyr à Baalbek, d’Athènes à Bucarest, de Washington à Baltimore et à Miami, de Saint Nazaire à Haïti, de Valparaiso à M’Beya, Sumbawanga et Kilewani, de la fin du paléolithique supérieur à nos jours, de Zanzibar à Bankok, de Sydney à Broken Hill, de Douchanbe à la Nouvelle-Guinée, de Toropetz à Moscou de nouveau, en attendant la publication d’Un chien mort après lui en janvier 2009.2

Le cap de la Hève est un lieu précis qui révèle tout le mystère de ce qu’on ne trouve pas en voyage : les origines. Mais à force de voyager on l’apprécie d’autant plus. L’origine de la terre et les traces du temps sont conservées dans sa matière si elles ont la capacité d’endurer. Entre-temps, plusieurs blockhaus sont tombés sur la rive. De façon plus continuelle, plus douce, de minuscules secrets font surface tous les jours et on marche dessus sans les voir mais pas toujours, pour les fins observateurs comme l’enfant Salomé et le penseur Roger Caillois : « Je parle des pierres qui n’ont même pas à attendre la mort et qui n’ont rien à faire que laisser glisser sur leur surface le sable, l’averse ou le ressac, la tempête, le temps… je parle des pierres nues, fascination et gloire, où se dissimule et en même temps se livre un mystère plus lent, plus vaste et plus grave que le destin d’une espèce passagère. »3

A l’atelier, contrairement à la falaise, le bambou à ma fenêtre se développe à vue d’œil. Il pleut. L’odeur de la térébenthine m’endort, je m’allonge au pied du tableau de la Hève, totalement imprégnée de cette falaise que je m’efforce de peindre, et je vois une forme gothique flamboyant, une falaise qui n’existe plus, celle d’il y a cent soixante ans, tout à fait organique, mais qui évoque une maison abandonnée, isolée, pointue, sur une dune. La tour de Babel en construction ou en décomposition. Un bout du monde. Quelque chose habite dans la falaise – ou quelqu’un, le roi des fossiles, peut-être – on voit sa fenêtre sur la façade droite. Il est trop grand et vieux pour sortir. Pour lui, le rocher est comme l’air. La bonne odeur de la pierre, le minéral sans le végétal. Comme le génie du froid dans l’opéra le Roi Arthur de Purcell, il supplie l’Amour de le laisser en paix.

Je suis dedans en peignant. J’essaie de constituer une forme. Avant de représenter le cap de la Hève, je pensais que ces deux tableaux – ils ont toujours été jumeaux – pouvaient devenir une vague ou un volcan. Dans un carnet, j’ai écrit : Garder l’idée de la vague ou du volcan dans la tête et laisser jouer le hasard et le tableau suivre son cours. Je peignais les tableaux jumeaux « Estuaire » en même temps : 3 & 4. Ils s’embrassent pendant le temps que je juge nécessaire, les formes se créent au gré de la matière qui sèche, et c’est à moi de casser la symétrie. Dans le même carnet :

Partition musicale en bas de 1. (Finalement le 1 est devenu le 2 du Cap de la Hève et la partition est restée, elle suggère le cap de la Hève vu de la mer.)

1 cherche l’équilibre.

2, une articulation de ses qualités particulières

3, son destin côtier et plus de matière

4, une légèreté de ciel ? de mer ?

Dans le Manuel de la Peinture du jardin grand comme un grain de moutarde, Chieh Tzŭ Yüan Hua Chuan, 1679-1701, écrit dans le Livre des rochers : « Quand on estime une personne, sa qualité d’esprit (ch’i) est aussi fondamentale que sa constitution ; et il en est ainsi avec la structure du ciel et de la terre qui ont aussi leur ch’i. C’est pour cette raison qu’on appelle parfois les rochers yün ken (racines des nuages). Un rocher sans ch’i est un rocher mort, tout comme des os sans le même esprit vivifiant sont des os secs, dépouillés. Comment une personne cultivée pourrait-elle peindre un rocher sans vie ?… Il n’y a pas beaucoup de méthodes secrètes pour peindre des rochers. Pour résumer en une phrase : les rochers doivent être vivants. »4

Lesueur naturaliste et artiste, dans tout ce qu’il a peint, que ce soit des cailloux et des fossiles, la falaise, le paysage, la faune et la flore de pays inexplorés par les Européens, les méduses et d’autres ichtyoïdes,  comprenait et transmettait le ch’i.

Une dernière chose : « falaise » et « cliff » ne m’évoquent pas les mêmes sensations et images. Dans Une histoire de la géologie, un livre qui retrace la pensée géologique d’Aristote à nos jours, Gabriel Gohau note que, selon un voyageur anglais au dix-septième siècle, « la nature a balayé toutes les ordures de la terre dans les Alpes » dont les « cimes sont étranges, horribles et effroyables ».5 Comme une sorte de dégoût, comme si la terre était la poubelle de Dieu. Dans ce qu’on appelait le sublime, par rapport au beau et au pittoresque, la nature selon Sade n’a pas d’éthique, pas de morale, le scandale de la nature n’existe pas et l’être humain a bien du chemin à faire. Être en face d’une falaise – or a cliff – remet tout en question, toutes nos valeurs. Si « cliff » me fait peur, si le mot « falaise » dans ma deuxième langue me paraît plus civilisé, il importe de savoir que, au delà de notre effroi, la terre, vivante, pour l’instant nous accueille, les autres et notre progéniture.

 


1 Krim Benterrak, Stephen Muecke, Paddy Roe, Reading the Country, Fremantle Art Centre Press, 1996

2 Jean Rolin, Un Chien mort après lui, P.O.L, 2009

3 Roger Caillois, Œuvres, Quarto, Gallimard, 2008

4 The Mustard Seed Garden Manuel of Painting, traduit du chinois par Mai-mai Sze, Princeton University Press, 1992

5 Gabriel Gohau, Une histoire de la géologie, Editions du Seuil, 1990.